En route pour Africités 9 : La grande interview avec… l’honorable Peter Anyang’ Nyong’o, Gouverneur de Kisumu (Kenya): « Nous devons arriver à avoir au niveau continental une compréhension commune de ce que nous devons faire pour restructurer nos villes »

En direction du sommet Africités 9 prévu du 17 au 21 mai 2022 à Kisumu (Kenya) dont le thème est : « La contribution des villes intermédiaires africaines à l’Agenda 2030 des Nations Unies et à l’Agenda 2063 de l’Union Africaine », CGLU Afrique réalise une série d’interview avec les maires des villes intermédiaires du continent. Pour ce deuxième numéro notre invité est l’honorable Peter Anyang’ Nyong’o, Gouverneur de Kisumu (Kenya).  Il révèle l’ambition de sa ville d’améliorer sa couverture verte, l’urgence pour les collectivités du continent d’accorder leurs violons pour faire face aux problèmes liés à la gouvernance en Afrique. La ville hôte d’Africités souhaite également que durant les 5 jours du Sommet, Kisumu soit une ville connectée avec l’accès Wi-Fi gratuit. Par avance l’honorable Peter Anyang’ Nyong’o souhaite aux participants, bienvenue à Kisumu, «la ville aux possibilités infinies ».

Bonne lecture et bonne écoute (la vidéo est disponible en anglais).

Pouvez-vous présenter votre ville ?

Kisumu est la troisième plus grande ville du Kenya, située presque sur l’Equateur, à l’Ouest de Nairobi, sur le Lac Victoria, deuxième plus grand lac d’eau douce dans le monde. Ainsi, l’industrie de la pêche est l’une des plus importantes du comté de Kisumu, dont je suis le Gouverneur. Kisumu est également connue pour sa population sportive, avec des jeunes qui excellent au football, au hockey et à d’autres sports, et qui ont remporté plusieurs médailles lors de matches africains et internationaux. En tant que ville intermédiaire, Kisumu va abriter la 9ème édition du Sommet Africités. La population de cette ville augmente et nous pensons qu’elle atteindra facilement les 3 millions d’ici 2050. L’une des raisons pour laquelle cette population augmente est l’économie croissante. Le comté a un secteur agricole fort qui approvisionne les villes en produits agricoles pour la consommation, mais aussi l’exportation dans la région de l’Afrique de l’Est. Nous parlons donc d’une ville très dynamique, animée et divertissante. Kisumu est typique des villes qui se trouvent sur de grandes quantités de ressources en eau. En 2010, la nouvelle Constitution a restructuré le système de gouvernement. Nous disons que nous avons 48 gouvernements au Kenya, l’un est national, et les 47 restants sont des comtés, séparés mais interdépendants. Kisumu fait partie de ces systèmes de gouvernement par défaut, avec 13 autres comtés autour du Lac Victoria, alors nous avons formé une communauté culturelle et économique appelée le Bloc Economique de la Région du Lac pour créer une synergie dans notre développement à travers les 14 comtés, car nous faisons du commerce et communiquons entre nous. Nous sommes aussi géographiquement liés à nos pays voisins : au moins 4 autres comtés autour du Lac Victoria sont des frontières qui touchent l’Ouganda et la Tanzanie. Ainsi, la création du Bloc Economique de la Région du Lac, dont le siège se trouve à Kisumu, nous donne le potentiel d’une meilleure intégration et d’une meilleure croissance économique dans le futur. Kisumu est certainement une porte d’accès à un large marché, un épicentre de beaucoup d’activités. La plupart des gens y vont pour se rencontrer, participer à des conférences, et investir dans le logement ainsi que dans d’autres secteurs d’activités… Kisumu opère plus ou moins comme la capitale du Bloc Economique de la Région du Lac.

Les villes intermédiaires occupent une place stratégique dans l’urbanisation en Afrique. D’ici 2050 la majorité des nouveaux urbains s’installeront dans des villes de moins de 500 000 habitants. Comment se prépare votre municipalité à ce changement ?

Nous nous préparons à ce changement, notamment à travers un plan géophysique local et détaillé de la ville, pour savoir exactement où habite la population, quelles ressources naturelles et quelles infrastructures nous avons, et quels problèmes nous rencontrons en terme d’utilisation des terres et de contrôle environnemental, car l’environnement est une problématique très importante. Pendant la pandémie Covid-19, nous avons ressenti le besoin de raviver l’agriculture urbaine, car l’accès au marché au-delà de Kisumu était devenu difficile, mais la population devait se nourrir. Vous savez, les êtres humains sont très innovants. Soudainement, la culture du maïs a émergé dans la ville et a permis aux habitants de s’assurer des repas tous les jours. Nous nous sommes également rendu compte, lors de cette pandémie et des confinements, au cours desquels les habitants ne pouvaient pas aller au centre-ville pour accéder aux centres commerciaux et autres établissements, que la population a besoin d’accéder à ces endroits dans leurs propres quartiers. En concordance avec notre plan géophysique spécial pour la planification urbaine que nous avons déjà initié, les quartiers doivent être intégrés dans cette planification, et pas juste en termes d’appartements, mais aussi en termes de besoins quotidiens : marchés, terrains de jeux, centres de santé… Pour que les habitants de ces quartiers soient le plus autonomes possible. Nous ne pouvons pas faire cela sans technologie. Nous en avons besoin pour percevoir nos revenus, par exemple. Nous avons besoin d’internet pour collecter les données. Ainsi, la méthode du papier et du stylo, qui a ses propres désavantages, est dans le passé. Pendant le Sommet Africités, nous voulons faire de Kisumu une ville connectée et y déployer l’accès Wi-Fi gratuit. Tout le monde pourra l’utiliser pour s’informer et communiquer, ce qui est beaucoup plus simple que l’utilisation d’une cabine téléphonique pour passer un appel.

Pensez-vous que les villes comme la vôtre font suffisamment l’objet d’attention de la part des politiques publiques ?

C’est l’une des raisons pour laquelle nous avons un Comité des Affaires Urbaines et de Développement Urbain dans le Conseil des Gouverneurs. Il est très important car nous avons conscience de la nécessité de créer un gouvernement décentralisé, même si nous avons la Loi sur les Zones Urbaines et les Villes, dédiée aux problèmes locaux. Le gouvernement n’a pas encore assimilé le fait que la planification et le financement des villes pour leur développement est une question très importante dans les comtés comme le notre. Nous devons aussi nous préparer pour la croissance des petites villes, qui s’accroîtront de façon exponentielle dans le futur. Par conséquent, il faut tenir compte des besoins des habitants et œuvrer en faveur du développement urbain à travers la planification et le financement. C’est à prendre en considération dans la loi relative à la Répartition des Recettes dans la Constitution, qui sert à répartir ces recettes entre le gouvernement central et les comtés. Notre comité dépend largement de la Banque Mondiale pour le développement urbain, mais nous ne pouvons pas dépendre indéfiniment de projets financés par des donateurs; les ressources pour le développement urbain doit être disponible dans les trésoreries des comtés selon la loi sur la Répartition des Recettes.

Le Sommet Africités 9 sera crucial pour les villes intermédiaires …

Absolument ! Pendant le Sommet, il sera important de comparer nos expériences à celles d’autres villes africaines, pour répondre aux questions suivantes : Quel est le mode de financement des zones urbaines dans les autres parties de l’Afrique ? Comment les villes comptent faire face à la question des zones urbaines en pleine croissance ? Avons-nous, Kényans, des leçons à partager avec les autres pays ? Et quelles leçons ont-ils à partager avec nous ? Les réponses aideront l’Afrique à former une base commune de connaissances et d’idées sur les problématiques liées aux zones urbaines. Je pense que cela est très important, car par exemple, le partage d’expérience par le Burkina Faso pourrait être utile au Kenya.

Le Sommet Africités 9 prévu du 17 au 21 mai 2022 à Kisumu (Kenya) place les villes intermédiaires au cœur du débat, avec le thème : « La contribution des villes intermédiaires africaines à l’Agenda 2030 des Nations Unies et à l’Agenda 2063 de l’Union Africaine ». Quels sont vos attentes pour cette rencontre qui regroupe les collectivités territoriales ainsi que les institutions financières, les organisations de la société civile et les partenaires au développement à l’échelle continentale et internationale?

Je m’attends à ce que nous arrivons, au niveau continental, à une compréhension commune de ce que nous devons faire pour restructurer nos villes et faire face aux problèmes liés à la gouvernance en Afrique. Dans certains pays, les gouvernements locaux jouissent d’un grand pouvoir et d’énormément de ressources provenant de leurs gouvernements centraux : certains pays dédient 40% de leur budget national aux gouvernements locaux, que ce soit des Etats ou des Provinces. Par exemple, le Nigéria a un système de gouvernement fédéral avec des Etats, alors que l’Afrique du Sud a des provinces qui n’ont pas autant de pouvoir politique que les Etats du Nigéria. Au Kenya, nous avons des comtés. Lors du Sommet, nous devons nous demander, quelle différence cela fait-il si nous avons telle modèle de gouvernement local, plutôt qu’un autre ? Y a-t-il un modèle qui marche le mieux en Afrique ? Ou devrions nous nous attendre a une multiplicité de systèmes, dépendant de l’histoire de chaque pays ? Cette multiplicité assure-t-elle quand même un futur aux citoyens qui habitent dans les villes intermédiaires ? Surtout si ces villes deviennent rapidement des métropoles, car elles ne seront pas indéfiniment des villes intermédiaires. Cette transition devra être minutieusement gérée et financée si nous voulons éviter certains problèmes rencontrés par les métropoles africaines, comme la congestion urbaine et le manque de logement. Si vous voulez construire un métro dans une ville très dense, cela coûtera très cher ! J’ai toujours dit que nous ne devons pas attraper la grippe de Mumbai (ancienne Bombay en inde) : lorsque cette ville a voulu construire un métro, c’était très difficile, car elle a connu une croissance importante sans que la construction d’un métro ne soit envisagée à temps. Par contre, la ville de Mexico, qui est très grande et très dense, n’a pas eu de difficultés à construire un métro souterrain. Nous avons besoin de ces leçons pour savoir si nous devons envisager certaines choses que nous aurons besoin de faire au fur et à mesure que nos villes prennent de l’expansion, et ceci pour moins cher parce que nous nous serons justement préparés à l’avance.

Le défi mondial du changement climatique ne peut être atteint que par la territorialisation des Contributions Déterminées au niveau National (CDN). Comment votre municipalité s’y prend pour faire face aux conséquences du changement climatique dans le quotidien de vos populations ?

Ce n’est pas facile, car nous n’avons jamais envisagé les effets du changement climatique. Personne ne l’a fait, alors nous ne pouvons pas faire semblant d’avoir des réponses à ces questions, mais nous devons faire face à ce problème. Nous improvisons là où nous pouvons, et prenons des mesures drastiques pour prévenir les conséquences futures si nous le devons. Il est nécessaire pour nous de comprendre comment le changement climatique nous affecte, et si nous pouvons éviter ce changement climatique, ou seulement mitiger ses effets si nous ne pouvons pas l’éviter. A l’instant, nous pouvons certainement l’éviter, car nous en connaissons les causes. L’une d’elles sont les émissions de carbone. Nous pouvons les réduire à notre niveau, dans notre ville, Kisumu, où les motocyclettes sont le moyen de transport le plus populaire, mais aussi, les plus grands polluants. Nous ne pouvions pas les bannir, mais nous pouvons les rendre sans danger pour l’environnement, pour cela, nous sommes en train d’adopter graduellement des motocyclettes électrique qui fonctionnent à l’énergie propre. Deuxièmement, nous devons améliorer la couverture verte de notre ville. La première chose que nous avons faite lorsque nous sommes arrivés était de rénover nos parcs et de les protéger contre l’empiètement et la destruction, à une période où le manque d’espace verts à Kisumu était alarmant. Troisièmement, le changement climatique a récemment causé l’élévation du niveau d’eau du Lac, ce qui a nui aux activités économiques au bord du lac. Des maisons, écoles et hôtels ont été détruits, et il y a eut une grande perte de développement dans la zone riveraine, que nous devons protéger maintenant. Nous devons assurer que pendant que nous combattons les émissions de carbone, nous protégeons également nos ressources en eau, pour que nous puissions gérer l’élévation du niveau d’eau des rivières et des lacs, comme nous l’avons fait auparavant.

Comment les villes intermédiaires comme la votre peuvent contribuer à la création de richesse nationale, au développement économique local et à la démocratie locale ?

Comme je vous l’ai dit, le Kenya est composé de 48 gouvernements, un national et 47 comtés, ce qui veut dire que les comtés sont là où les gens vivent. Un Kenyan vit dans un comté, une unité décentralisée. C’est là où il travaille et crée de la richesse. L’addition totale de la création de richesse dans tous les comtés représente le PIB national, justement parce que les activités productives et la création de richesse se passent dans ces comtés. Cela peut être parce que le gouvernement central stimule l’investissement dans ces comtés, mais il se peut aussi que cette création de richesse soit initiée par les comtés eux-mêmes, à travers leurs propres politiques et programmes de développement. Dans le cas où le PIB du Kenya connaîtra un essor exponentiel, les deux niveaux de gouvernements, qui sont interdépendants, doivent s’engager dans la création de richesse, au niveau local et régional. C’est très important pour l’économie du Kenya et du comté. Je vous donne l’exemple du port, que le comté de Kisumu ne pouvait réaliser seul, et a du recourir aux ressources mises à disposition par le gouvernement central. La richesse créée dans le port peut facilement être comptée dans le PIB du comté, mais c’est en réalité dans le PIB de la nation qu’il sera compté. Si nous créons un environnement propice à l’investissement dans le secteur public et privé, cela contribuera à la création de richesse dans le comté et à la croissance de son PIB, ce qui est pris en compte par l’Autorité de la Statistique kényane. Une corrélation existe entre les bonnes politiques économiques, de meilleurs systèmes de responsabilisation des comtés et le taux de croissance du PIB du comté, qui se distingue du PIB national. Nous devons avoir de bonnes politiques, notamment dans le secteur agricole, car c’est la plus grande partie de notre économie. Nous sommes capables de produire des épices, dont le volume est faible et le prix élevé. Leur volume est faible car il est possible de cultiver des épices sur un petit bout de terre et sans autant de travail intensif comparé aux cultures qui requièrent un grand terrain. En plus, les épices rapportent beaucoup. Nous devons alors repenser le secteur agricole de Kisumu, car un secteur qui dépend entièrement de produits agricoles de gros volume et à bas prix ne réussira pas dans la concurrence sur le marché : le coût de la transportation est élevé. Imaginez devoir exporter du maïs vers l’Arabie Saoudite, cela coûtera cher et prendra du temps, alors qu’il est possible de rapidement envoyer nos épices dans un avion vers l’Arabie Saoudite et gagner beaucoup d’argent, c’est pour cela que nous devons penser à une nouvelle façon de faire croître le PIB de notre comté.

Les villes intermédiaires jouent un rôle important dans l’urbanisation rapide dans les pays en voie de développement, l’équilibre des territoires, la fourniture des services aux populations environnantes, la création d’emplois et la génération de revenus, et l’atténuation de l’immigration rurale, plutôt que les grandes villes. Pouvez-vous partager l’expérience de votre ville sur ces aspects ?

Avant l’amélioration des infrastructures au Kenya, les citoyens de la région allaient travailler à Mombasa ou Nairobi. Ils travaillaient sur les chemins de fer, au port de Mombasa, dans les plantations de Thika… Des policiers et des professeurs travaillaient également dans les grandes villes comme Nairobi. Il y avait une exportation importante de main d’œuvre de notre région, et ces personnes qui allaient travailler ailleurs ne revenaient même pas pour Noël. Ils revenaient finalement au moment de la retraite, et ce qu’ils ont gagné au cours de leur vie était investi dans les villes où ils avaient travaillé. Mais récemment, avec la décentralisation, il y a un mouvement inverse de ressources humaines. Des kényans qui ne sont pas forcément des résidents de Kisumu viennent investir dans la ville, nous avons constaté un retour d’expertise et de compétences dans le comté. Cela est très intéressant, car nous pouvions supposer que ces personnes qui reviennent pourraient créer du chômage, mais en réalité, ils reviennent car ils ont de l’argent pour investir, et cela va créer de l’emploi. De plus en plus de gens restent dans les zones rurales de Kisumu car ils doivent produire des aliments pour les nouveaux venus, c’est un marché en expansion à la campagne. Ceux et celles de la classe moyenne quittent Nairobi et reviennent à Kisumu pour construire des maisons. Une seule personne a besoin d’un gardien, d’un cuisinier et d’un employé de maison. Il s’agit de trois employés pour une maison. Vu le nombre de maisons en construction dans certaines zones, le nombre d’emplois créés n’est pas négligeable.

Quel est votre message d’invitation aux participants du 9ème Sommet Africités?

Bienvenue à Kisumu, la ville aux possibilités infinies, alors que nous entamons notre quête pour la renaissance de l’Afrique et des villes intermédiaires, qui deviendront les métropoles du continent dans les 20 prochaines années.